J'arrive à un âge où il est venu l'heure des choix, des choix de vie professionnelle. Pour beaucoup d'entre nous, ce carrefour s’accompagne d’une tentation presque irrésistible : celle d’aligner notre gagne-pain sur nos colères, de vouloir à tout prix fusionner notre métier et notre militantisme. Pourtant, cette quête d’harmonie mérite que l'on s'y arrête, car avant de décider où jeter nos forces professionnelles, il nous faut d'abord interroger la nature même de ce qui nous anime.

Je vois personnellement l'engagement comme une sorte de nourriture spirituelle, non pas dans le sens mystique mais dans une optique de dissociation de soi. L'engagement militant crée une sphère de liberté et d'expression unique qu'il faut préserver. Cette liberté s'exprime uniquement dans l'absence d'intérêt si ce n'est de lutter. Je pense que l'engagement doit se limiter à la seule quête de l'accroissement du bonheur ou de la capacité d'être du plus grand nombre (je dis du plus grand nombre et pas de l'humanité, cela a son importance mais ça sera pour une autre fois). Dès lors que l'intérêt personnel s'immisce dans cette simple équation, la sorte de bulle "sacrée" de l'engagement explose, la liberté disparaît et, je le crois, cela dépasse notre simple personne car c'est aussi, probablement, une des causes de nos défaites collectives.

Je crois aussi en la nécessaire efficacité politique de nos actes. J'y crois car je suis également convaincu de l'absolue sobriété, à la fois sur le plan physique et de l'économie des ressources, mais également sur le plan psychique et mental. Il est malheureusement commun de croiser nos camarades militants qui ont fait le choix, que j'estime naturel mais naïf, de consacrer leur vie professionnelle à la lutte au sein d'organisations militantes, et de s'user progressivement, parfois jusqu'à la rupture. Je dis choix naturel mais naïf car le chemin pour s'extraire du monde de l'entreprise ou des institutions contre lesquelles on se révolte, puisqu'elles ont cédé à tout un tas de choses qui nous révulsent, est tout tracé, et je comprends celles et ceux qui peuvent y voir une potentielle source d'épanouissement personnel et professionnel.

Cependant, au moment de faire le bilan, l'efficacité des actions généralement engagées par nos organisations est toute relative. Lorsque ces dernières consistent à écrire des notes de position que personne ne lira, des amendements que personne ne reprendra, ou à organiser des mobilisations à l'effet, certes salutaire, de donner une once d'espoir et de motivation aux personnes ayant fait le déplacement, je crois qu'il n'était pas nécessaire qu'une personne s'use pour cela.

Au contraire, je crois en la transformation stratégique des lieux de pouvoir. Je pense en premier lieu aux institutions, mais également aux entreprises qui, sous l'ordre néolibéral, sont des instances décisionnaires particulièrement importantes. Je désamorce tout de suite l'idée que je ressortirais la bonne excuse pour se donner bonne conscience consistant à dire que la solution est de changer "l'entreprise de l'intérieur". Il s'agit de réfléchir à l'action avant toute chose et de s'orienter stratégiquement pour maximiser son impact.

Notre génération peut arriver à atteindre des strates de décisions pertinentes au sein de l'entreprise pour l'action si elle réfléchit à la manière de s'y prendre. Nous avons la fougue, la détermination et l'engagement nécessaires pour y parvenir et pour convaincre une génération plus vieillissante qui cherche à se mettre à la page.

Je pense que les postes de décision du monde de l'entreprise sont bien plus accessibles que ceux dans nos organisations. La disette économique qui pousse à la régulation des projets en est une cause et produit, de façon volontaire ou non, une persistance de l'entre-soi qui rassure sur la continuité des activités établies.

Dès lors, le véritable choix politique de notre génération n'est pas de préserver notre pureté dans une marge à l'efficacité malheureusement relative, mais d'investir stratégiquement et avec lucidité et continuité les "forteresses économiques" dès lors que la possibilité d'avoir un impact positif sur ses activités y est décelé.