17 avril 2026
"C'est de toutes les femmes qu'il s'agit, c'est de cette loi dont nous ne voulons plus."
Le Procès d'une vie est une pièce qui retrace le parcours judiciaire de Michelle, Lucette, Renée et Micheline, accusées d'avoir participé à ou d'avoir été complices de l'avortement de Marie-Claire. Elle sont conseillées par Gisèle Halimi, qui ne doute pas un instant du caractère politique de l'affaire, elles entrent dans un procès qui marquera à jamais la société française.
La mise en scène est fluide et nous fait passer de la bibliothèque de la RATP à la maison des Chevalier jusqu'au tribunal sans jamais se perdre, ni souffler. Le texte, mis en valeur par les acteur·ices, colle à la réalité historique et m'a touché par l'absence de caricature des personnages : ni héroïnes, ni en décalage avec le moment historique, mais simplement humaines, parfois dépassées par l'événement, mais souhaitant coûte que coûte mettre fin à cette injustice qu'est la criminalisation de l'avortement.
Les scènes de préparation au procès poussent le spectateur à se demander : que dirais-je à la barre pour me défendre, en ayant en tête qu'au-delà de moi, c'est toute une partie d'un pays que je défends ?
Au-delà de l'histoire et de la mise en scène qui m'a embarqué, m'est restée une question :
Le viol dont est victime Marie-Claire doit-il être montré sur scène, devant une audience composée majoritairement de femmes (pour la séance qui me concerne), avec chacune leurs expériences traumatisantes ? La ligne entre montrer pour dénoncer, choquer, ou simplement par facilité de mise en scène est fine et peut-être remise en question.
La violence, la mort au théâtre sont recherchées par le spectateur pour leur effet cathartique, mais à l'image du Grand-Guignol qui fermera ses portes en 1962, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale — car la frontière entre l'imaginaire et le réel s'était brouillée par la documentation et le vécu des atrocités du conflit —, il serait peut-être pertinent de prendre en compte les expériences passées du public, qui n'a pas besoin, au contraire, d'effet cathartique ou d'explication explicite et visuelle pour ancrer le propos dans le réel.
Peut-être que le monde est (re)devenu si violent qu'il n'a plus rien à envier aux mises en scène imaginaires du théâtre. La distance psychologique est devenue trop faible. Cela trigger, remue des souvenirs dont on ne voudrait plus se souvenir : trop réels, trop douloureux.
Ce questionnement n'enlève rien à la puissance du Procès d'une vie. Je suis sorti de la salle avec la sensation étrange que ce procès de 1972 n'est pas tout à fait terminé — que le fil sur lequel tient le droit des femmes à disposer de leur corps est toujours aussi ténu, toujours aussi facile à trancher.
'We could never compete with Buchenwald. Before the war, everyone believed that what happened on stage was purely imaginary; now we know that these things--and worse--are possible.'" Charles Nonon, Dernier directeur du Grand-Guignol